Les Nageuses de Wolflake 2014

agnes b.

 

PRESENTATION GENERAL

Une stratification lumineuse

Le travail plastique de Karine Detcheverry s'inscrit dans une approche actuelle liée à l'utilisation de techniques mixtes. Dans sa série intitulée Les nageuses elle met en scène des corps qui apparaissent comme baignés d'une lumière surnaturelle. Cette blancheur irréelle de l'eau nimbe des femmes s'adonnant à la danse synchronisée dans les eaux froides du Wolflake au Canada.

De nombreuses références structurent sa démarche. D'une part la peinture impressionniste et ses flous liés à la vision subjective du monde. On songe aux Danseuses de Degas dans un premier temps mais aussi à une œuvre de Pierre Bonnard, Le Ballet, réalisée vers 1896 sur un carton de taille modeste. Le mouvement des formes, la scène de danse de groupe vue d'en haut, le rythme de la composition concourent à asseoir une parenté formelle avec Les nageuses. La peinture japonaise traditionnelle semble également présenter une proximité avec la composition de certains plans et la dimension méditative de certaines pièces.

Les formes estompées des nageuses apparaissent comme des présences fantomatiques qui tentent quelque traversée aventureuse de la blancheur laiteuse. Karine Detcheverry opère par stratifications. Partant d'un cliché donné, elle focalise sur un ou plusieurs éléments, multipliant les présences ou complexifiant les scènes. Les couches se superposent pour arriver à une globalité nouvelle qui transforme radicalement l'image initiale. L'intervention de l'artiste doit néanmoins conserver une part de mystère afin de préserver toute la puissance poétique de l'œuvre.


Optant pour un format assez grand, les œuvres occupent l'espace de façon réflexive et laissent le regard s'interroger sur la perception dynamique du sujet. Les nageuses semblent parfois posées sur l'eau, parfois elles apparaissent comme des points noirs émergeant de l'espace blanc. Elles se présentent le plus souvent en groupe et plus rarement isolées. Sommes-nous dans une approche figurative ou non ? Le débat fort dépassé entre abstraction et figuration se pose néanmoins de façon inconsciente. Il marque la perception générale de chaque œuvre qui joue constamment avec une dichotomie : présence et absence, blanc et noir, fond et forme, réalité et rêve, profondeur et surface, etc. Ainsi se crée une permanente interrogation qui semble renvoyer en apparence à des codes classiques de la peinture occidentale tout en s'inscrivant dans une recherche très contemporaine.

Christian Skimao

Impact sur Paysage 2015

Karine Detcheverry s'est promenée sur le littoral méditerranéen et en garde un souve- nir très surprenant. Les lieux qu'elle a vus : Sète, l'étang de Thau, nous croyions bien les connaître. Et pourtant, elle nous les fait redécouvrir avec ses yeux de canadienne. Ses pho- tographies-peintures déstabilisent notre mémoire, elles mettent en mouvement nos images mentales en les déconstruisant. Elles donnent à ces lieux familiers une dimension onirique et poétique qui déplace les lignes d'horizons. Ce qui était stable : la côte, les édi ces sont en mouvement de bas en haut, de haut en bas. Karine opère un véritable décentrement du monde.

Pour Karine, lle de pêcheur, les paysages ont toujours tangué. Il a fallu trouver dans le chaos de ce mouvement perpétuel des repères xes, une lumière qui dramatise la na- ture pour en saisir sa beauté, sa fragilité. Les paysages qu'elle met en scène ottent, ils sont sans gravité. Les photographies-peintures de Karine montrent comment la nature est impactée par l'homme. Et pour cela elle renverse le rapport de forces : sur ses toiles ce sont les constructions humaines qui se défont, se décomposent. L'eau des parcs à huitres est comme xée, épinglée, par les pieux en bois, traits noirs qui s'enfoncent de haut en bas, le ciel est pénétré de bas en haut par les édi ces. Horizontalité et vertica- lité s'affrontent dans les paysages et troublent notre regard en déplaçant nos repères.

Quand on voit les photographies-peintures de Karine, on pense aux photographies de Mario Giacomelli, à ses paysages en noir et blanc. L'artiste italien semble travailler sur fond noir, sur le tableau noir des écoles. Il a fait une belle série avec des prêtres qui dansent sous la neige qui tombe. En fait, il faudrait dire que c'est la neige qui danse autour des soutanes noires. Chez Karine, le fond est blanc (la neige du Canada) chaque élément est une tache noire, un trait noir dans ou sur les blancheurs laiteuses du monde. Chez elle, ce sont les traits noirs, les stries d'encre qui font vibrer les blancs. L'image des parcs à huitres apparaît et ré- apparait à de nombreuses reprises avec ses pieux en bois, traits noirs, qui sortent de la blan- cheur de l'eau. Pour Karine, comme chez Soulages, l'intensité lumineuse vient du noir. Le noir n'est pas obscurité mais lumière. Dans ses paysages urbains les fenêtres qui éclairent les fa- çades sont des taches noires. En regardant l'ensemble de ses photographies-peintures on se rend compte que les noirs prennent de plus en plus d'importance, de surface, de profondeur. Ils viennent ouvrir l'espace, le rythmer. Ils propagent, décomposent et démultiplient l'image.

Joan Fontcuberta écrit : « La production artistique contemporaine rend souvent compte de la strati cation des empreintes, et de leur traduction en références variées à la mémoire. » C'est dans cette mouvance que s'inscrit le travail de Karine. En effet, ses photographies-pein- tures sont non seulement la mise en scène de la présence du monde, de sa présence au monde mais aussi, un jeu d'images qui sont autant de superpositions de la mémoire visuelle. Toute image est palimpseste, superpositions de couches d'images, de couches de mémoire. Par son travail de retouches de peintures et d'encres, Karine montre, découvre la vérité de nos images mentales qui ne sont jamais simples, uniques mais complexes, multiples. Chaque vi- sion du monde est un composé, une composition d'une multiplicité de visions. Il ne s'agit pas pour elle de jouer avec l'image mais de la faire jouer pour dévoiler ses strates, son feuilleté. Sa vision des immeubles de La Grande Motte est la métaphore de notre activité psychique ! Toutefois, ces immeubles qui se démultiplient dans un jeu de miroir déformant ne sont pas l'effet d'une accélération de la vision mais, au contraire, ils sont le résultat d'un ralentis- sement à l'extrême qui déplie et déploie les différentes strates de notre mémoire visuelle.




L'étang de Thau de Karine Detcheverry
Karine Detcheverry a fait le tour de l'étang de Thau, pour en donner ensuite dans son atelier une vision très personnelle dans Impact on Landscape, cette ancienne architecte québécoise donne de l'étang une vision très graphique et quasi-monochrome, inattendue et qui permet de rafraîchir le regard.
Arrivée il y a huit ans dans la région, Karine Detcheverry aime la côte, la Méditerranée, les étangs. Mais cette Québécoise pose dessus un regard neuf, permettant de redécouvrir autrement des lieux mille fois regardés « Je m'y suis beaucoup promené, j'ai pris des photos, des photos de paysages, des photos des plages de Sète l'été, des clichés que tout le monde pourrait prendre et qui ne sont qu'un point de départ pour développer ensuite un travail en atelier. Ce qui m'a intéressé sur l'ensemble de cette série, c'est l'impact de l'homme sur le paysage ».
VERBATIM
« Pour ce projet, je pars d'une photographie, fixer le réel. Je confronte la peinture à la photographie afin de dépasser le réel... Comprendre à la fois la nécessité de l'image photographique tout en luttant contre son pouvoir de cristallisation.
D'une photo va naître une peinture, j'opère couche par couche, je redessine, transforme sur la toile (encres, matières, pigments, ...). Les toiles se forment de fragments photographiques, parfois la photographie disparaît complètement sous l'encre.
L'horizon se construit peu à peu, par un jeu de répétions et de superpositions, les traces humaines s'érigent graduellement par grignotage et mitage. Une construction, un mur apparaît, le paysage est totalement modifié ».
« La Méditerranée est un espace complexe, insaisissable si on le dissocie, et c'est une réalité -constituée d'une matérialité mais aussi d'une immatérialité porteuse de sens - qui siège définitivement dans l'imaginaire social ».
« Mon sujet, le littoral méditerranéen. J'organise mon champ d'investigation, mes errances à 360° autour de l'étang de Thau, sur les plages du golfe du Lion. Climat contraignant, paysage fragile, mais exubérance vitale. La Méditerranée est marquée par ce dualisme omniprésent qui balance parfois entre mythe et réalité »
Avec ce fil conducteur, l'artiste a réalisé des oeuvres plus ou moins figuratives, mais qui ont toutes des caractéristiques communes: de grands formats, une dominante noir et blanc très légèrement rehaussée de couleurs, un côté graphique assumé. Et quand la couleur apparaît de manière franche, ce n'est pas pour rehausser un ciel ou la couleur de l'eau, mais pour figurer, de manière quasi-abstraite l'empreinte humaine sur ce territoire. Karine Detcheverry a fait des études d'architecte, puis a travaillé dans le milieu de la publicité en tant que directrice artistique au Canada avant de poursuivre par des études de cinéma au Danemark. Aujourd'hui, toutes ces influences se retrouvent dans son travail de peintre. « Pour ce projet, j'ai renoué avec une démarche que peuvent avoir les architectes: on s'approprie un peu, on s'imprègne de ses contraintes et de ses possibles, alors la transformation s'opère ».
Travaillant directement sur un agrandissement photographique ou au contraire partant sur une toile vierge, Karine Detcheverry donne petit à petit sa vision de l'étang: couche à couche, mêlant peintures acryliques, encres et pigments, restant au plus près du paysage ou au contraire rajoutant des éléments plus ou moins abstraits. On est à mille lieux des représentation saturées de couleurs qui collent souvent aux paysages du Sud de la France.
A l'horizon, les collines de Sète ou d'Agde ou d'un arrière-pays moins défini, au premier plan, les horizontales de l'eau et les verticales des piquets des parcs à huîtres, le blanc de l'eau, le noir des piques, le tout empli de vibrations comme peut l'être n'importe quel paysage aquatique. Et quand Karine Detcheverry évoque les plages de Sète l'été, elle utilise le même langage pictural, mais cette fois-ci le noir des personnages et le blanc de la plage se mêlent, les horizontales et les verticales se croisent. La présence humaine grignote l'ensemble.
Au total, l'artiste a réalisé une vingtaine de toiles dans cette série présentée à Montpellier et Sète, dans des expositions organisées par Agnès B., avant de prendre la route du Portugal et du Québec.
L'étang de Thau a trouvé une interprète.
AD
Rencontre publiée en mai 2015